Jeudi 22 février 2007

 "L’Ombre de Liberty à l’aune d’une réinvention des cinémas d’Afrique "

 Ibrahim ISSA  et  Georice B. MADEBE*

  Pour son avant-première, L’Ombre de Liberty, le tout

 récent long métrage gabonais Imunga Ivanga, a mieux fait que séduire une salle Jean-Louis Barrault comble, le jeudi 25 janvier dernier, au Centre Culturel Français Saint-Exupéry. Car les cinéphiles avertis y ont aussi vu comme un vent de fraîcheur juvénile soufflant sur les arts des cinémas gabonais et africains. 

 
Cela ne tient ni à l’entreprise intellectuelle menée par Mateup, ce journaliste aussi ingénieux que talentueux interprété par un Laurent Owondo fort inspiré, ni à la geste héroïque du magistral capitaine Ekumu figuré au grand écran par le dramaturge et metteur en scène Michel Ndaot ; pas plus que cela ne tient à la froideur cynique du colonel Paturo, dont l’aura, l’élégance et la patiente intelligence sont finement restituées par l’icône du cinéma gabonais, Philippe Mory, au sommet de son art et de son heure. 

 Hélas ! L’histoire portée à l’écran par L’ombre de Liberty est, en elle-même, bien commune, qui restitue le quotidien du pouvoir africain, son organisation machiavélique, son sectarisme et ses pratiques déviantes, au bout desquels le petit peuple est converti en victime expiatoire ou débonnaire.

 Si le film d’Imunga Ivanga fera tâche d’huile dans le cinéma africain, c’est davantage par les techniques narratives et de prises de vue employées, les niveaux de discours et de sens  générés, ainsi que par la toile de fond fantastique qui emprunte à la fois aux réalités et à la culture gabonaises leurs génies particuliers, pour lesquelles la sublime et plantureuse Atita (Kyara Bongo) sert de fil à plomb. Au tant le dire tout net. C’est par sa forme en rupture totale avec le cinéma africain qui a nourri notre enfance et notre jeunesse, dont le réalisme naïf invoque sans cesse la foi en la force pédagogique du cinéma en Afrique.

 De fait, qui est Liberty et qui est son ombre ? Cela, personne ne le saura, si ce n’est qu’en fin de film où le spectateur est invité à livrer sa lecture du film.

 On aurait dit que Liberty n’est personne. Ce qu’il est en vérité, une légende incrustée dans la flamboyance nocturne de deux manguiers plantés dans une cour incertaine, et que le regard scintillant de Mateup (Laurent Owondo) sait, seul, interpréter et partager au bas peuple, capturé par des fonds de bouteilles de bière, sous une forme d’aube certaine ou de « demain un jour nouveau ». Mais Liberty est aussi cette femme à visages multiples, envoûtée et envoûtante, fille de joie à l’honneur sauf qui entourloupe brillamment le sémillant et sombre colonel Paturo pressé par une libido arrogante. Atita, au visage étincellent et ensorcelant de Kyara Bongo, serait-elle l’Ombre de Liberty ? Son frère Mateup, journaliste dissident rêvant d’un improbable soulèvement populaire au moyen d’une radio pirate le serait-il ? Pas plus les autorités du monde imaginaire d’Imunga Ivanga que le spectateur ne le sauront, en vérité, au regard de la tournure fantastique que prend L’Ombre de Liberty en fin de film.

 Torturé puis assassiné par le sergent Bibuka (Pierre Monsard Siégu) sous les ordres du capitaine Ekumu, Mateup meurt en apportant le secret de Liberty. Atita, elle, nous en dira un peu plus. Devenue personnage paranormal, elle termine le film avec un double visage qui invoque nécessairement l’appréhension africaine de l’homme et son double. Femme, libre et libertine enjouée, elle se vengera de son frère en provocant la mort par accident de Tonton Mabika (Mathias Ndembet), piètre maître chanteur et homme à la rancœur tenace. Esprit au voile léger, elle se paiera le luxe de laisser l’assassin de son frère assumer sa propre mort, avant de s’évaporer dans la nature comme une traînée de poussière enchanteresse !

 Si L’ombre de Liberty manie savamment réalisme et fantastique, c’est qu’il place résolument la créativité cinématographique au cœur de l’appropriation africaine de cet art inventé par les frères Lumières, lui donnant ainsi un supplément d’âme que les grandes industries cinématographiques mondiales recherchent aujourd’hui, à travers des films fantastiques comme « Harry Potter », « Stars War » ou des films d’animation comme «  Arthur et les minimoys ». Interprété par des amateurs pour la plupart portés pour la première fois au grand écran, excepté Philippe Mory, le film d’Imunga Ivanga se donne à lire comme une œuvre qui réinvente le cinéma africain par sa prise de risque et par son audace. En s’inspirant du cinéma d’engagement noir américain des années « Shaft », il en inverse la philosophie. Puisque, à la libération par l’action, il invite au dépassement de soi par l’esprit, interpellant l’émotion du spectateur à travers une prise de vue aussi bien intimiste, serrée que poignante. Là où nous l’attendions le moins, c’est qu’il nous parle de nous-mêmes, avec nous-mêmes et à propos de nous-mêmes, dans un discours allégorique qui lui donne une dimension universelle (platonicienne ?) et une signification diverse. Ainsi, par ce détour, invoque-t-il l’éternel besoin de liberté de l’Homme face à la cécité entretenu des systèmes politiques oppressifs. Ce film, à l’affiche au Centre Culturel Français à partir du 2 février prochain, fera débat ; même au FESPACO où il est en sélection officielle dès le 24 février prochain.

 Article paru dans le quotidien national

 L’Union du lundi 29 janvier 2007

par Pako publié dans : Revue de presse
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